Je disais donc qu’au dos de ces pièces, figure souvent la marque VP, ce qui me permet d’aborder ici la problématique des marques et des signatures.
Desvres est connu pour avoir beaucoup imité, réinterprété, nombre de décors d’autres centres faïenciers.
Mais elle est loin d’avoir eu le monopole en ce domaine, en copiant Delft, et les centres « historiques » français comme Rouen, Nevers, Marseille, Strasbourg et Moustiers.

 

D’une part, sur le document ci-contre datant de 1938 et émanant d’un importateur-distributeur norvégien de céramiques, on constate à quel point,  pour beaucoup  de pays étrangers, la faïence de Desvres était connue pour être capable de reproduire à la demande, bon nombre de décors « historiques ». En l’occurrence, ici l’importateur n’hésite pas à joindre deux esquisses, dont une représentant le décor Moustier !

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

D’autre part, il n’est qu’à lire le nombre de blogs dédiés à la céramique, où l’on s’interroge longuement pour savoir si telle ou telle pièce, en Delft, ou en Rouen, a été réalisée, dans tel ou tel centre faïencier. En ayant souvent pour seules réponses, que des suppositions …

D’ailleurs, les rapporteurs des expositions universelles de 1867, 1878, 1889 et 1900, constataient déjà et dénonçaient régulièrement ce phénomène général dans l’industrie céramique française ! (Bien sûr, la manufacture de Sèvres, était une des rares à échapper à ce constat).

En 1878 le rapporteur (Dubouché) écrit : « La décoration de ces pièces (Nevers, Rouen, Moustier, Japon, Persan) est bien équilibrée, bien établie, mais que ces fabricants se hâtent de mettre à leur arc des cordes plus neuves : Tout ce vieux renouveau, toute cette friperie du vieux temps passé de mode : gare aux indigestions, même de bonnes choses !
Que ces intelligents décorateurs, que ces représentants vieillis des dates effacées prennent garde : Cette répétition de cartels, cette copie monotone de formes toujours les mêmes et de sujets surannés nuiront et nuisent déjà à leur admirable industrie. Pourquoi ne pas suivre l’élan des aspirations nouvelles et si absolument décoratives ?

En 1889, le rapporteur (Jules Loebnitz) écrit : « N’achetez pas une pièce de céramique parce qu’elle est vieille mais seulement parce qu’elle est belle et que sa vue réjouit ! De cette façon, vous ne serez jamais trompés et nos excellents artistes industriels y trouveront leur compte. Ils seront ainsi encouragés à produire des œuvres plus complètes dans lesquelles leur compte, délivré de l’obligation de s’inspirer toujours des produits anciens, prendra un plus libre essor et pourra trouver la note vrai d’un art contemporain !

Funeste présage : un siècle plus tard, le sort de la faïencerie desvroise (et de la quasi totalité des centres faïenciers français) allait donner raison à ces rapporteurs…

Dans les années 50, une envie de renouveau s’impose, comme souvent après des conflits ou graves crises.
Toute une génération de céramistes et d’artistes connus (je pense notamment à tout ceux qui sont passés par Vallauris), fait éclater les codes de la céramique notamment, en alliant le grès et l’émail de faïence.
La faïencerie desvroise a du mal à se renouveler et en est encore à sortir « tout ce vieux renouveau » comme disait ce rapporteur ! Certes, une clientèle importante désire encore cela (vous en aurez un exemple concret plus loin), mais à mon avis, le ver était déjà dans le fruit depuis bien longtemps !
Même si dans la dernière partie du XXème siècle, des essais louables ont été faits pour s’ouvrir aux tendances contemporaines, je pense qu’il était déjà bien trop tard !
Le coup de grâce étant porté par les deux chocs pétroliers des années 70 et son corolaire : le plan Barre de 1976 instituant un blocage des prix. Dans une industrie à la fois énergivore, mais aussi dont le poids de la masse salariale allait croissant, il eut été préférable de se réorienter vers le haut de gamme (création/excellence).
Malheureusement, c’est le chemin inverse qui fût pris. De ce fait, la faïencerie desvroise s’est retrouvée dans un face à face inégal, avec des pays exportateurs aux coûts de production bien moindres !
Les «Trente glorieuses » sont certes synonymes de consommation accrue, mais aussi de concurrence accrue !

Pour qu’une aventure artistique aussi belle soit-elle, perdure, de mon point de vue, il faut de la passion (« de la joie » disait Confucius), une ouverture sur le monde (quel dommage de n’avoir pas construit cette résidence d’artistes 50 ans plus tôt…), une formation artistique conséquente (un CFA c’est bien, mais trop restrictif à mon sens !), pour que tout cela murisse et se transforme positivement au quotidien.

Bien sûr tout ce qui précède ne remet pas en cause la qualité technique de ce qui a été produit à Desvres. La preuve en est, les différentes récompenses obtenues par Fourmaintraux-Courquin ou Jules Fourmaintraux aux Expositions Universelles de Paris, notamment en 1889 et 1900 et de Chicago en 1893 ! Ce qui prouve que, même si Desvres ne fût pas un centre des plus créatifs, il n’en demeure pas moins qu’il y avait une qualité certaine et reconnue mondialement, tant dans le processus de fabrication, que celui de la décoration.

Ci-dessous, extrait du rapport du jury international de l’Exposition Universelle de 1889 (Paris) :

Médaille d’argent : Fourmaintraux-Courquin

« Cette maison, fondée en 1863, a commencé par faire les carreaux de fourneaux comme ceux fabriqués à Ponchon. Elle a développé considérablement sa production avec les faïences décoratives, surtout depuis 1870. M. Fourmaintraux-Courquin est de ceux qui sont restés fidèles à l’émail stannifère et nous l’en félicitons. Ses produits sont de bonne qualité et fabriqués avec assez d’ordre et d’économie pour pouvoir être vendus à des prix abordables. Nous remarquons de belles reproductions des genres Rouen, Delft et autres, et un grand nombre de modèles de carreaux décoratifs qui ont été fabriqués pour les divers palais de l’exposition. La maison expédie au Brésil, en Argentine etc ; elle occupe environ 115 ouvriers ».

En 1925, lors de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs, à Paris, Fourmaintraux-Delassus, reçoit un « Grand Prix » : récompense exceptionnelle !

La Faïencerie « Mme Veuve Masse », a quant à elle obtenu une médaille d’or lors de l’Exposition Internationale des Arts et Techniques en 1937 à Paris (la dernière d’ailleurs qui se soit déroulée en France). Gabriel Fourmaintraux recevant à cette occasion, la médaille d’argent. On parle d’exposition internationale et non pas d’exposition universelle, car elle ne touche pas toutes les activités humaines.

Médaille d’or

Médaille d’argent

Voici la médaille « Delannoy » qui était offerte aux récipiendaires, dans la classe céramique.

A noter que le président du jury n’était autre que le maître verrier Paul DAUM !

Pour cette exposition, il y avait cinq types de récompenses ;

Grand prix, diplôme d’honneur, médaille d’or, d’argent et de bronze.
Il n’y eut cette année là, que 6 grands Prix, dont le très célèbre céramiste Jean Besnard, dont j’apprécie particulièrement les céramiques !

De tout ce qui précède, la plupart des pièces « Petit feu » sortant de chez Masse, comportent donc les marques comme : CH Charles Hannong (Strasbourg), VP pour Veuve Perrin (Marseille), S.X. pour Sceaux, ARK pour Adrianus Kocks ( Delft)., AP pour Aprey. Je n’ai jamais vu une pièce comportant la marque « Francis Masse » ou « Mme Veuve Masse », et pour cause ! Mais cela ne démontre pas que cela ne fût pas le cas.

La seule trace que j’ai découverte chez un collectionneur, furent ces carreaux destinés à établir un panneau mural, malheureusement incomplet.

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

Juste à l’instant je disais qu’il y avait encore une clientèle dans les années 50, qui voulait du Strasbourg ou du Delft « made in Desvres » !
De plus, je ne connais qu’un seul cas (mais il serait surprenant qu’il fût le seul, mais comme il n’y a plus d’écrit pour confirmer ou infirmer…) ou un client a exigé la signature de décorateurs (et non une marque ancienne ). Cela va me permettre d’introduire l’aparté concernant mon oncle Ludger.

LUDGER BOUTILLIER

Je ne sais exactement quand il a commencé à travailler chez Masse Frères, mais étant né en 1928, on peut estimer qu’il rentre comme apprenti dans l’atelier de mon grand-père à la fin de la guerre vers 1944/1945. Il y restera jusqu’en 1955/56.
Je sais qu’il a obtenu son CAP à la première session organisée à Desvres après avoir suivi les cours au CFA car, d’une part je possède le programme de son cours, et d’autre part, une des deux pièces réalisées à cette occasion.

Ma mère qui a vécu pendant 3 ans dans l’atelier aux cotés de son frère, dit que mon grand-père ne lui passait rien !
Elle m’a souvent raconté le nombre incalculable de fois où mon grand-père a effacé d’un coup de chiffon le décor patiemment élaboré par mon oncle, car il estimait que c’était de « l’à peu près »… L’expression consacrée était alors : « au bain ! »
J’ai eu la chance de rencontrer une décoratrice formée par mon grand-père qui m’a raconté : « on aimait votre grand-père, on le respectait, c’était la bonté même, mais quand il venait à l’inspection, la complaisance n’était pas de mise ! ».
Il voulait faire de son fils, son bras droit, et à terme son successeur et disait qu’il en avait les capacités.
A tel point, que lorsque le Roi Faycal d’Arabie Saoudite (qui à l’époque n’est pas encore roi, mais à rang d’Altesse Royale : j’estime la date de cette commande à 1952, car il fût reçu officiellement à Paris par Vincent Auriol) passa une commande de 4 grandes colonnes en Strasbourg avec les cache-pots assortis, mon oncle et son collègue d’atelier (Jean Peron), furent délégués à ce travail.

Au début des années 60, on se souvenait encore de cette commande chez Masse !

Il y a donc eu 4 colonnes sorties de chez Masse Frères, qui ont été livrées au palais du Roi Fayçal en Arabie Saoudite, sur lesquelles apparaissent les signatures conjointes de Ludger Boutillier et Jean Péron.

Je ne sais quand et comment elles ont été expédiées là-bas, ni si elles sont arrivées entières, mais dire que j’essaye de savoir si ces 4 colonnes existent toujours, est un doux euphémisme…

Mais surtout, mon oncle m’a maintes fois raconté l’exigence impérative et impériale (si je puis dire !) de voir la signature des décorateurs sur lesdites colonnes, au risque de refuser la commande. Il m’a souvent fait rire, quand il le voyait à la télé, et qu’il me disait pour s’amuser : «Faycal, c’est mon camarade!».

Ci-dessus, une photo des deux protagonistes dans l’atelier « petit feu » de chez Masse.
Malheureusement, ils sont de 3/4 ! Il faut dire que l’objet de la photo ne les concernait pas, mais concernait la fameuse salière/poivrière géante Fourmaintraux, qui trônait non pas dans la salle des échantillons, mais dans l’atelier « petit feu ».

En effet, lorsque des groupes venaient visiter la faïencerie Masse, ils commençaient par visiter cette salle, puis ils étaient invités à découvrir les ateliers de décoration. Le fait de découvrir cette pièce unique dans un atelier, telle que vous la voyez sur la photo, provoquait alors un effet de surprise assuré ! En effet, une telle pièce ne prend toute sa splendeur que si elle est isolée.
Si elle avait été positionnée au milieu de la salle des échantillons, les groupes n’auraient plus vu qu’elle, au détriment du reste, ou pire, n’auraient plus rien vu du tout !

Ci-contre, un exemplaire du type de colonne et de cache pot, commandés par le roi Fayçal d’Arabie Saoudite..
Mais selon les dires de ma mère, elles auraient été réalisées en Strasbourg fleurs. Normal puisque mon oncle travaillait dans l’atelier « petit feu ».

Cette pièce était exposée dans la fameuse salle des échantillons dont je parlerai un peu plus tard (discours Page 7 Mention F).

Il est à noter qu’une pièce identique a été livrée au château de Loeken en Belgique, qui est une des résidences de la famille royale belge. Cependant les ordonnateurs de la commande ont voulu des cache-pots sans anse !

Quelques pièces décorées par mon oncle :

Dessous de plat en Marseille

Un vase en Marseille fleurs sur fond jaune

Plat en Marseille Camaïeu Vert et Or

Ce plat est unique car comme vous pouvez le constatez, au dos, outre « l’habituelle » marque « VP », figure la mention « MODÈLE ».
D’après ma mère, cet essai en vert et or n’aurait pas été poursuivi. Trop cher à cause du filet d’or en bordure ?
Personnellement, je lui trouve une harmonie certaine.

Enfin une tasse en Aprey, provenant d’un service à thé.

Mon oncle quitte la faïencerie Masse vers 1956, car la décoration ne nourrissait pas son homme, alors, il fit comme beaucoup, il migra vers Paris avec son épouse (ma marraine), pour poursuivre sa carrière chez Jean Grateau Accastillage.