Octobre 2011, cela fait plus de 23 ans, que je n’ai pas mis les pieds à Desvres.
La dernière fois, c’était pour voir entre deux avions, ma grand-mère juste avant qu’elle ne décède, afin qu’elle puisse connaître son arrière petit-fils : Nicolas. Mon métier m’avait amené, à m’expatrier loin de la France.

Je suis de retour sur la région afin de rencontrer une cousine de ma mère, qui réside sur Condette, et que cette dernière veut revoir après de très nombreuses années.

Je laisse donc les « anciens » à leurs retrouvailles, et j’en profite pour allez revisiter les faïenceries de Desvres et notamment celle ou mon grand-père a fini sa carrière : Masse Frères.

Je suis impatient de redécouvrir ses ateliers, l’odeur d’essence térébenthine, sa superbe salle des échantillons ou trônent de nombreuses pièces décorées par mon grand-père et que ma grand-mère se plaisait à me montrer, quand j’étais adolescent.
Desvres, j’y suis né et même si je n’y ai jamais habité, je la connais très bien car jusqu’à mes 16 ans, j’y ai passé une partie de mes vacances d’été.

Ma grand-mère était connue d’un très grand nombre. Il faut dire que son caractère bien trempé, son sens de la répartie, et son humour y étaient pour beaucoup ! Mais surtout, en filigrane, il y avait l’aura de mon grand-père qui planait au dessus d’elle.

En effet, combien de fois dans la rue et notamment au fameux marché de Desvres, nous étions accostés par des connaissances, qui déjà, étaient plus que troublées par ma ressemblance physique d’avec mon grand-père, et qui me disaient « ton grand père était respecté de tous, de par sa bonté, son dévouement et son talent».
Certes, j’éprouvais une certaine fierté mais en même temps, le regret encore plus fort de ne pas l’avoir connu.

Ma passion, ou pour le moins ma curiosité pour la faïence desvroise, vient aussi du fait que ma grand-mère était souvent invitée à se rendre chez des amis.
Je crois pouvoir dire qu’il n’y a pas une rue de Desvres, dans laquelle je ne connaissais pas au moins une maison.
Et comme dans la plupart des maisons desvroises, il y avait de la faïence, beaucoup de faïence !
Alors je laissais ma grand-mère discourir de la pluie et du beau temps (plutôt de la pluie…) avec ses amis, et j’allais me « planter » devant cette faïence, un peu comme le ferait un visiteur dans un musée !!! Parfois j’avais de la chance, car il y avait une pièce décorée par mon grand-père.
Ces séances de « scrutation » me valaient régulièrement des réprimandes appuyées de la part de ma grand-mère qui me disait (en patois, mais je traduis !) « Mon enfant, ou est-ce que tu as vu que l’on épluche ainsi la maison des gens, est-ce que c’est une éducation ?». La plupart du temps, ses amis prenaient alors ma défense et disaient : « Simone, laisse ton petit-fils tranquille, que veux tu avec le grand père qu’il a eu, ce n’est pas étonnant qu’il soit comme cela ! » Et je repartais dans mes observations…

Déjà attiré par la belle faïence et parce qu’il s’y trouvait une pièce décorée par mon grand-père, j’allais de temps à autre, au dernier étage de la mairie, dans ce qui était à l’époque, le musée de Desvres.

Au volant de ma voiture me rendant à Desvres, impatient, je repense non sans émotion à tous ces souvenirs lointains

Arrivé sur place, je n’en crois pas mes yeux : de l’usine Masse, il ne reste qu’un bout de bâtiment qui servait à l’époque, de lieu stockage pour la paille, les cartons, pour emballer la faïence !
Je suis rentré dans ce qu’il restait de cette faïencerie : des moules cassés, des tessons, de la poussière…

Quel contraste avec ce qui était alors, le bâtiment principal de la faïencerie, plus d’un siècle auparavant, qui fût construit par la famille Fourmaintraux et occupé dès le début du XXème siècle par Francis Masse et son épouse, qui rachetèrent l’entreprise.

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

Une fois ressorti, abasourdi de ce que je venais de voir, et me remémorant ces souvenirs, j’allais un peu inquiet chaussée Brunehaut pour revoir la faïencerie Géo MARTEL.
Je la connaissais bien, car j’avais un ami dont le père y habitait et y travaillait.
Durant mes vacances, j’allais régulièrement récupérer des « biscuits » comportant des défauts pour « imiter » mon grand père. (Je ne sais si c’est de l’atavisme familial mais j’ai toujours aimé dessiner et peindre). Je dois avouer que le résultat n’était pas probant ! Il faut dire que décorer des « biscuits » avec de la gouache et des pinceaux d’écolier… Mais quand on est jeune, on ne doute de rien !

Arrivé sur place, nouveau coup de massue !!! Des magasins trônaient en lieu et place de cette petite rue qui amenait au bâtiment principal, lui aussi rasé !
Moi qui avais l’arrière-pensée de retracer la vie de mon grand-père, cela commençait très mal !
Et comme l’adage qui dit : « jamais deux sans trois », je terminais à la faïencerie Fourmaintraux.
Par chance, point de supermarché, mais un musée privé « A la belle époque de la Faïence de Desvres ». Oui, à la belle époque… nom bien choisi !

Et dire que pendant mes vacances d’été, comme tout « bon desvrois », j’avais appris à reconnaître les sirènes des faïenceries, appelant les ouvriers à regagner leur place au travail ! Pour moi, ces sirènes existeraient toujours…

Je ne suis pas rentré tout de suite dans ce musée, il me fallait « digérer » et sur le retour vers Condette, je n’arrêtais pas de penser à ce que je venais de voir.
Bien sûr, en apprenant cela, ma mère fût consternée. Car elle aussi a travaillé, certes peu de temps, à la faïencerie Masse. Elle garde encore aujourd’hui un souvenir ému mais précis, de ces années passées à apprendre sous la férule de son père, le B.A.B.A. du métier de la décoration.

De mémoire, la première personne que j’ai contactée, fût Mr Joël Rochoy, auteur d’un livre incontournable (Les Faïences de Desvres aux éditions Alan Sutton) pour qui veut en savoir plus sur l’histoire de la céramique desvroise, mais aussi correspondant local de la Voix du Nord.
Passionné d’histoire, on m’avait conseillé de le rencontrer pour essayer d’avoir un point de départ.
Bien sûr, il me confirma d’emblée que les 30 dernières années furent chaotiques pour l’industrie faïencière desvroise, amenant à la fermeture des 3 « majors ». Mais surtout, que les conditions dans lesquelles s’étaient déroulées ces dernières, avaient été pour le moins « dantesques » : archives détruites dans des bennes à ordures, moules cassés, faïences bradées, traumatisme social …
Lors de mes rencontres ultérieures, j’allais découvrir que ce traumatisme généré par ces conditions de fermeture, était encore très vif, que ce soit chez les dirigeants de ces faïenceries (ou leurs descendants), mais aussi chez les employés de ces dernières. J’ai parfois même ressenti de la colère, ou pour le moins une grande amertume, dans leurs discours. Comment pourrait-il en être autrement, en voyant par exemple, que la maison de la direction Francis Masse construite par la famille Fourmaintraux, décorée du sol au plafond, de panneaux de faïence d’une extrême harmonie (cf photo ci-dessous), a été purement et simplement détruite !!! En moi-même, je me suis dit : «si mon grand-père avait vu cela… »

Et oui, les deux conflits mondiaux du XXème siècle, et notamment la deuxième guerre mondiale, n’avaient pas eu raison de ces bâtiments, bien que très abimés par les différents « locataires » des lieux pendant cette période, puis par les bombardements (notamment un obus qui passa à travers le toit de la maison de la direction, mais qui n’explosa pas).
Par contre la nouvelle donne macro-économique des années 60/70 et pour finir, le manque de vision culturelle des pouvoirs publics de l’époque, qui ont laissé rayer de la carte, ce bijou du patrimoine de l’histoire de la céramique desvroise. De mon point de vue, on aurait pu le faire classer à l’inventaire du patrimoine. A la page suivante, vous trouverez quelques photos de ce que fût cette maison, ainsi que les planches « aquarellées » de la succession Jules Fourmaintraux, qui avaient servi pour chaque élément de la maison : cheminée, bordure de fenêtres, frises, carreaux, cabochons extérieurs, panneaux intérieurs !!!

On peut légitimement se poser la question de savoir si aujourd’hui, les choses pourraient encore se passer ainsi, à l’heure ou la conservation du patrimoine du monde du travail est plus dans l’air du temps!

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

Au final, croyant revivre des souvenirs d’enfance, et « parer » pour prendre des centaines de photos, je ne voyais que tristesse et désolation, et mon appareil photo m’encombrait plus qu’autre chose !
J’étais pour le moins dubitatif sur la conduite à tenir : n’était-ce pas trop tard, trop compliqué, impossible ? Très certainement, mais je suis d’un naturel plutôt curieux…

J’ai donc commencé par le début et donc par la biographie de mon grand-père.

En ce début de XXème siècle, Desvres, ne comporte que peu d’entreprises manufacturières. Cependant, les faïenceries y sont installées depuis longtemps. La fameuse rue des potiers, que j’ai arpentée nombre de fois, est là pour en témoigner.
Mais la région est essentiellement rurale.
La famille de mon grand père est depuis longtemps installée (au moins depuis la fin du XVIIème siècle), dans la toute proche vallée de la Course. De mes aïeux, je sais qu’ils ont travaillé essentiellement comme cercliers (ou cercleurs) ou domestiques de fermes, comme beaucoup d’hommes et de femmes dans cette vallée.

En 1911, mon arrière grand-père, Flory Boutillier, quitte la vallée de la Course pour s’installer à Longfossé.
Sur son acte de recensement, il est indiqué qu’il travaille à l’usine Comodo (Photo ci-contre). Il faut dire que le métier de cerclier était déjà sur le déclin pour bientôt être rangé au rayon des musées des anciens métiers !

Mon grand-père né donc en juin 1903, à Doudeauville et sera l’ainé de son frère (Alfred) et de ses deux sœurs (Yvonne et Simone).
De cette période, je ne sais rien, si ce n’est qu’il a fréquenté l’école communale aux cotés de Mr Raymond Dufour, qui deviendra plus tard le maire de Desvres et qui restera un ami intime jusqu’au dernier jour.