Dans les récits maintes fois entendus de ma grand-mère, je savais que mon grand-père était le décorateur attitré des cadeaux protocolaires chez Masse Frères. J’ai souvent entendu parlé d’Eva Peron, de la famille princière de Monaco, de Kennedy, de Vincent Auriol, de la Begum et d’autres.
Bien sûr, adolescent, ces noms me faisaient voyager !
Je me souviens quand elle m’amenait dans cette somptueuse salle d’échantillons, de chez Masse et qu’elle me montrait les « doubles » des pièces offertes aux « grands » de ce monde. (Photo extraite de la revue « Boulogne et sa région » de 1951).

Sur la photo ci-contre, on peut apercevoir probablement un chef d’état africain, contempler une soupière. Mais ce qui est intéressant, c’est la pancarte qui indique qu’il existe une liste des cadeaux aux chefs d’Etats.
Ce qui prouve qu’il y a dû en avoir un certain nombre !
Cette liste a probablement elle aussi suivi, le chemin des oubliettes lors de la liquidation…

©Archives Musée « A la belle époque de la faïence » (Desvres) : reproduction et utilisation interdites

Systématiquement je demandais à ce qu’elle me fasse voir l’atelier de mon grand-père. Cela la faisait rouspéter (pour le principe !), mais comme elle connaissait quasiment tout le monde, j’avais droit à ma petite visite « privée »… La dernière fois, je devais avoir 16 ans et j’avais pu discuter avec Ginette Flahaut, qui avait fait ses premiers pas (avec ma mère) dans cet atelier sous la férule de mon grand-père. On peut l’apercevoir en train de décorer, sur cette photo extraite d’une carte postale.

A l’époque, si les « smartphones » avaient existé, je crois que chaque mm2 de la faïencerie Masse, aurait été photographié !
A ce propos, j’ai essayé de chercher les archives de deux éditeurs qui ont tiré des cartes postales sur les faïenceries desvroises, et notamment celle de Masse.
Tout d’abord les éditions CAP (Cie des Arts Photomécaniques à Paris) et ensuite les Editions « EUROP » Pierron, à Sarreguemines, qui ont édité les cartes postales (probablement dans les années 60) que tous les desvrois ont aperçues un jour, sur les présentoirs de presse.
En effet, quand un éditeur est retenu pour faire une série de cartes postales et même s’il n’en sort que 3 ou 4 au final, ce sont souvent plusieurs dizaines de clichés qui sont pris.

Pour CAP, le fonds est aujourd’hui possession de la Parisienne de Photographie, mais seule la carte postale ci-contre, est recensée : la salle d’échantillons… Mais une grande partie du fonds est aujourd’hui encore, non accessible au public !

Concernant « Pierron Editions », après liquidation de cet éditeur, les archives ont bien été transférées aux archives municipales de Sarreguemines, mais en subissant au passage une sérieuse cure d’amaigrissement !!! Plus de négatif, aucune trace de carte postale concernant Desvres et ses faïenceries ! Comme quoi, il n’y a pas qu’à Desvres…

Sur cette carte postale, on peut voir Alexandre Pruvost dans l’atelier « Grand feu »

Fontaine murale décor Marseille fleurs, des ateliers de Veuve Perrin à Marseille XVIIIes.

Sur la première carte postale, vous pourrez voir deux pièces.
Tout d’abord, une fontaine en Marseille Fleurs décorée par mon grand-père. (N° de moule 2765)
On la retrouve d’ailleurs dans le catalogue Masse Frères, photo ci-dessus, et dans le discours (Page 7 / Mention G)

La seconde, est un plat (N° de moule 3110) qui fait partie probablement des cadeaux protocolaires.

Il avait une certaine importance pour la faïencerie Masse, car on le retrouve aussi dans un article, paru en décembre 1951, dans la revue éditée par la chambre de commerce de Boulogne sur Mer.

A noter aussi dans cet article, une photo de mon grand-père en train de décorer une de ces fontaines… On y voit aussi, les photos de l’atelier « grand feu » en haut à droite et l’atelier « petit feu » en bas à gauche.
Toutes les pièces de cette salle d’échantillons, ont été vendues au plus offrant, fin des années 70 début 80, dans la région de Lille, par Me Spriet désigné pour la liquidation de « Masse Frères ». Quel dommage d’avoir été loin à l’époque…Il faut être philosophe et se dire que bon nombre de ces pièces décorées par mon grand-père, André Baly, et d’autres, font le bonheur d’amoureux de la faïence !
Mais avant de poursuivre mon « périple à la Ulysse », je vous invite à découvrir le discours datant de 1965, qui était lu aux groupes venant visiter la faïencerie Masse. Il est assez long mais d’une part, il conforte nombre d’informations verbales en ma possession, et d’autre part, il décrit à travers la description des pièces exposées, l’histoire et l’activité de la faïencerie Masse. A lui seul, c’est déjà une invitation au voyage.

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

Le lecteur pourra se demander pourquoi cette salle était appelée « salle des échantillons » et non « salle d’exposition ».
En fait, les pièces qui étaient à l’intérieur de cette salle, servaient en premier lieu de « modèle » pour les décorateurs. En effet, quand des pièces complexes ou des décors spécifiques étaient commandés par des clients, un membre de la direction était chargé d’aller chercher une pièce référence, pour l’amener dans un des deux ateliers de décoration afin que le décorateur ait le modèle sous les yeux. Une fois l’exécution de la commande terminée, la pièce retournait dans la salle des échantillons.
La fonction de salle d’exposition, n’intervenait qu’après.

Pour démarrer mes recherches sur les pièces protocolaires, je n’avais en mains, qu’un article de presse non identifié et des souvenirs…

Tout d’abord, je me devais d’aller visiter le musée privé « A la belle Epoque de la Faïence de Desvres » situé dans l’ancienne faïencerie Fourmaintraux, pour rencontrer Mr Debette. A l’intérieur de son musée, outre les milliers de formes sauvés de la destruction, il y a des « trésors » souvent cachés…
Dire que Mr Debette est passionné de faïence desvroise et notamment celle de Fourmaintraux, est un doux euphémisme. En plus, on m’avait dit qu’il avait réussi à sauver quelques archives de la faïencerie Masse, alors j’ai tenté ma chance.
Malheureusement, une fois de plus, j’entendais le même discours fait d’incompréhension, de regrets, face à cette disparition du patrimoine desvrois. Les quelques archives sauvées de chez Masse m’ont beaucoup servi (nous le verrons un peu plus tard), mais elles sont rares !
Ensuite, face à ce constat, j’ai pris mon courage (et mon temps) à deux « bras », et je suis parti à la bibliothèque et aux archives municipales de Boulogne sur Mer, afin de consulter la presse et les revues locales, à partir de l’après guerre jusqu’en 1963.
Bien que les journaux de l’époque ne fussent pas épais, j’en ai tourné des pages…

DON’T CRY FOR ME ARGENTINA !

D’abord 1947, l’année choisie par Eva Peron pour faire une tournée européenne qui la conduira de l’Espagne à la Suisse en passant par la France.
Ma mère m’a souvent parlé de cette pièce offerte à Eva Peron et je sais que ma grand-mère m’a montré le double chez Masse. Seuls l’article de presse et le discours (Page 5 / Mention B) ci-dessus, attestent de cela, mais point de photo.

Rien dans la presse locale, ni même dans la presse nationale, au sujet d’une quelconque remise de cadeaux protocolaires.
Lors de son séjour à Paris, Eva Peron s’est rendue notamment à l’ambassade d’Argentine, et à la maison de l’Amérique Latine, mais cet organisme m’a indiqué par téléphone, que les archives de cette époque avaient été détruites… Incroyable mais vrai !

Alors, un jour en sortant de la bibliothèque de Boulogne sur Mer, je me suis rendu à la Casa San Martin et j’ai rencontré son conservateur de l’époque Mr Brusasca.
D’emblée, mon histoire l’a intéressé. Il a d’abord interrogé le musée Eva Peron à Buenos Aires, mais sans succès. La conservatrice de ce musée a interrogé à son tour, la famille « Duarte » (c ‘était le nom de jeune fille d’Eva Peron) mais là, rien non plus.
Ensuite, Mr Brusasca a contacté une connaissance proche, qui n’est autre que le directeur du Musée des présidents, à Buenos Aires, qui a ouvert un dossier auprès d’autres musées, mais malheureusement, aucune trace dans un quelconque musée (il faut dire que demander à un conservateur de trouver une pièce sans même une photo, c’est presque mission impossible !). Mr Brusasca m’a quand même indiqué que beaucoup de biens ayant appartenu à la famille Peron se trouvent actuellement entre les mains de collectionneurs privés. Si le plat en Marseille de mon grand-père existe toujours, et qu’il fait un heureux ou une heureuse, alors tant mieux !

SFIO : UNE MANIERE DE SE RETROUVER !

Ma grand-mère m’a souvent parlé du plat offert à Vincent Auriol et m’a souvent montré le double de ce dernier dans la salle des échantillons (Cf discours Page 6 / Mention D).

©Archives Privées : reproduction et utilisation interdites

Mais je n’ai trouvé aucun article de presse qui relate une éventuelle remise de cadeaux protocolaires.
J’ai réussi à prendre contact avec un des petits-fils de Vincent Auriol, mais ce dernier m’a indiqué que ce plat ne se trouve pas dans la demeure familiale.
Est-il resté dans les biens appartenant aujourd’hui à l’Etat français ? C’est fort probable car Vincent Auriol n’était pas un «collectionneur » de cadeaux protocolaires.

ELEANOR ROOSEVELT

A force de tourner des pages de journaux et publications, je tombais enfin sur un article (et une photo !!!) d’une coupe et non un plat (n° de moule 2498), offert à Mme Roosevelt lors d’une tournée européenne et remis au nom de la Chambre de Commerce de Boulogne sur Mer.

Très honnêtement, je ne me souviens pas que ma grand-mère m’ait montré cette pièce. Mais d’un autre coté, elle m’en a tellement montrées !
Pourtant dans l’article de presse précédent (journal Le Littoral), cette coupe est déjà évoquée et aussi dans le discours (Page 4 / Mention A)
Très rapidement je prenais connaissance de l’existence du musée et de la bibliothèque Roosevelt à New York.
Je me suis fendu d’un très beau courrier en anglais, avec preuves à l’appui, et en pleine nuit, je recevais le message suivant et les photos de la coupe recto/verso ! Comme on dit : « Que du bonheur ! »

De : Michelle Frauenberger <michelle.frauenberger@nara.gov>
Date : Mon, 19 Aug 2013 11:41:13 -0400
À : <capri34980@orange.fr>
E-mail: michelle.frauenberger@nara.gov
Objet : Ceramic Dish Painted by Pierre Boutillier

Dear Mr. Capri:

This is in response to your letter of August 8, 2013 regarding your search for a ceramic dish painted by your grandfather, Pierre Boutillier, and presented to Eleanor Roosevelt in 1952 by the Boulogne sur Mer Chamber of Commerce.
Thank you for sending along the articles regarding the dish, as well as the photograph of a similar dish which proved very helpful. I am delighted to inform you that the dish is indeed in our Museum collection. As you requested, please find attached photographs of the front and reverse of the dish.

Please let me know if I can be of any further assistance.

Michelle M. Frauenberger
Museum Collections Manager
Franklin D. Roosevelt Presidential Library
4079 Albany Post Road Hyde Park, NY 12538
Phone 845.486.7743 Fax 845.486.1147

</capri34980@orange.fr></michelle.frauenberger@nara.gov>

J’ai échangé par la suite avec la conservatrice qui m’a dit être ravie de mon contact, car de cette pièce, elle ne savait pas grand-chose. Sauf bien sur, qu’elle fût offerte par la chambre de commerce de Boulogne sur Mer !
Mais la découverte de cette coupe allait me réserver une autre belle surprise. Lors d’une de mes visites de courtoisie à Mr Debette, je lui parlais de ce plat.
Il observa les photos, me regarda avec un sourire et me dit « Ne bougez pas, je reviens dans 5 minutes ! »
J’étais pour le moins intrigué et j’ai vu ce dernier revenir, avec un double dans ses mains !!! Il fut très content de son effet de surprise…

Même si ce décor (dans l’esprit de Delft) est trop chargé à mon goût, savoir qu’il a été entièrement décoré à la main, est impressionnant. Vous noterez au passage que la marque « ARK » figure au dos du double de la coupe… point de mention de Masse Frères !
Un ancien adjoint de direction m’a même indiqué qu’après la mort de mon grand-père, la réalisation d’une telle pièce fût extrêmement rare : trop complexe et trop coûteuse ! Malheureusement, nous ne saurons jamais combien d’heures il fallait, pour la décorer.

D’ailleurs sur la photo ci-dessous, lors de la foire de Lille de 1962, vous pourrez observer sur la table sur laquelle travaille mon grand-père, le verso d’une pièce qui est probablement un exemplaire de cette coupe. (Il y a aussi un magnifique présentoir de soupière, celle dite « à l’écrevisse N°2367 » en Marseille paysage : cf Annexe catalogue Masse Frères 1950 Marseille/sceaux)

Tout cela prouve « matériellement » qu’il existait bien un double des pièces protocolaires. Ces fameux doubles de la salle des échantillons. Cela m’a d’ailleurs été confirmé par Mr Christian Masse, fils de Jacques Masse.
Seule déception : le comité France-Amérique à Paris, ne m’a pas donné l’autorisation de venir consulter leurs archives. En effet, je suis intimement convaincu que des photos de cette soirée et de cette remise protocolaire, doivent s’y trouver. Par contre, le musée de New York, lui, m’a scanné tous les discours officiels en français des différents ministères, qui ont été lus lors de cette soirée en l’hommage de Mme Roosevelt (elle avait rang de chef d’Etat, ne l’oublions pas !).

Voici la liste :

  • Georges LECOMTE : Secrétaire perpétuel de l’Académie Française
  • Albert BUISSON : Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences Morales et Politiques
  • Edouard BONNEFOUS : Ministre du Commerce
  • Mr RUAIS : Vice-Président du conseil municipal de Paris
  • Mr CHATELET : Doyen de la faculté des Sciences de Paris
  • Emmanuel DERODE : Président de la Chambre de Commerce de Paris

J’ai souvent regretté que mon grand-père ne fût pas décorateur aux USA !!! C’eut été plus simple : la numérisation et l’accessibilité des archives de ce pays sont impressionnantes, et je vous en apporterai la preuve un peu plus loin.

BOULOGNE SUR MER et SES CONSULATS

En 1962, Le président finlandais Kekkonen se rend en France pour une visite officielle. Il fera escale à Paris, Marseille mais aussi en Corse.

D’un article de presse (article précédent), je savais qu’un cadeau lui avait été remis mais je n’ai pas trouvé de trace de la cérémonie protocolaire. Elle a probablement eu lieu à l’ambassade de Finlande à Paris, lieu où a été organisé le repas avec Charles de Gaulle et son épouse.

En cette période de guerre froide, la Finlande, de par sa neutralité politique, a souvent été un passage obligé entre l’Est et l’Ouest. Cette visite officielle fût donc soigneusement préparée par Charles de Gaulle et son gouvernement.

Sachant que le président finlandais avait une aura au moins aussi importante que celle du Général de Gaulle, en Finlande mais aussi de par le monde, je me suis rapproché du Centre des Archives du Président Kekkonen à Orimattila.
Là encore, je suis tombé sur un directeur plus qu’intéressé par mon histoire. Il est vrai aussi que la Finlande est une terre de céramistes talentueux…
Après avoir cherché sur place, et n’ayant rien trouvé, le directeur m’a indiqué que les archives des ambassades de Finlande à travers le monde, avaient été reversées régulièrement au ministère des affaires étrangères d’Helsinki !
Spontanément, il a pris une journée pour se rendre sur place aux archives de ce ministère (j’ai compris que moi de France, je n’avais aucune chance et le finlandais est pour le moins, une langue ardue !), et il m’a trouvé ce document en finlandais qui est une des pages de l’inventaire de tous les cadeaux qui ont été offerts au Président Kekkonen lors de cette visite officielle.
Comme vous pourrez le découvrir : beaucoup de spiritueux : Château Margaux, Armagnac, Muscat de Rivesaltes ! Mais surtout à la ligne 26 : « Un carton de faïence de Desvres » !!! Si c’est un carton, peut-être s’agissait-il d’un service ?
A la ligne 27, on trouve aussi une figurine « Isabelle » de Boulogne sur Mer : la fameuse « Zabel » ! Là encore sur ce point, qu’elle en est l’origine ?

©Archives Ministère des Affaires Étrangères de Finlande: reproduction et utilisation interdites

Fort de ce document, j’ai pensé que ce serait une formalité de retrouver ce « carton » de faïence desvroise.
Mon interlocuteur m’avait devancé et m’a indiqué que malheureusement, au décès du Président Kekkonen face à la multitude des cadeaux protocolaires, ces derniers avaient été répartis entre plusieurs musées de Finlande, et qu’il n’avait pas trouvé trace d’un inventaire de cette répartition. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Il était au moins aussi désolé que moi !
Pour lui, ces faïences sont bien en Finlande, car il m’a expliqué que le Président Kekkonen prenait grand soin des archives et cadeaux le concernant. J’ai lu que ce dernier s’était d’ailleurs beaucoup inspiré sur ce point, de la famille Roosevelt.
Mais le plus important, d’un point de vue « historique », n’est pas tant ce carton de faïences, que la connaissance par ce document, du cheminement de ce « carton » qui fût amené à Paris par Mr Charles Rochard, Consul Honoraire de Finlande, à Boulogne sur Mer.
Cela répondait en grande partie à la question que je me posais depuis longtemps : Comment la faïencerie Masse faisait pour « atteindre » ces personnalités ?
Il faut se replacer dans le contexte des années 50, ou Boulogne sur Mer va devenir un des plus grands (si ce n’est le plus grand) ports de pêche européens. Le corolaire, c’est la multitude de nationalités des bateaux qui y font escale. Et donc, de nombreux consulats ou consulats honoraires, qui y sont implantés ! (Argentine, Belgique, USA, Espagne, Finlande et bien d’autres) !
Jacques Masse étant par ailleurs Président du Tribunal de Commerce de cette ville, il est plus que certain que les contacts devaient être établis avec ces derniers. Et d’ailleurs, c’était souvent au nom de la Chambre de Commerce de Boulogne sur Mer, qu’étaient remis ces cadeaux.

Donc on peut raisonnablement en déduire que les faïences, sortant de la faïencerie Masse Frères aux fins de cadeaux protocolaires, étaient d’abord amenées dans les consulats de Boulogne sur Mer. Puis, les consulats faisaient parvenir ces dernières, à l’ambassade à Paris (ou un autre lieu, si le protocole en avait décidé autrement) afin d’y être exposées et remises à la personnalité.
De la publicité nationale voire mondiale, au prix d’une belle céramique : bien vu !

©Archives Ministère des Affaires Etrangères de Finlande: reproduction et utilisation interdites

Sur cette photo, on peut voir le président Kekkonen à l’Hôtel de ville de Marseille devant une table de cadeaux protocolaires, dont des céramiques (Je n’ai pas réussi à trouver l’équivalent pour Paris).
Ce dernier reçoit des mains de Gaston Deferre (très jeune à l’époque !) la médaille de la ville de Marseille.

PÉTAIN OR NOT PÉTAIN

Je me suis posé la question de savoir si j’allais me lancer sur cette piste !
Car prononcer ce nom, ramène immédiatement à certaines pages très connues, mais pas forcément les plus glorieuses de l’histoire de France…
Je me suis dit « Déjà en France, quand tu demandes à pouvoir consulter des archives, tu passes souvent pour un « enquiquineur », alors Pétain … »
Bien sûr dans ma famille, on ne m’a jamais parlé de cela et ce n’est qu’en découvrant l’article de presse, que j’ai découvert le nom de Pétain.

Je doute que ce plat lui fût offert au sortir de la deuxième guerre mondiale… Je penche plus pour la période 1935/1940.
En effet, mon grand-père rentre chez Mme Veuve Masse en 1935 et il est rappelé à Digoin pour ses obligations militaires en 1940 pour 12 mois.
De plus, dans le même article on apprend qu’un plat a été offert à l’ambassadeur d’Espagne en France. Or durant cette période, Pétain fût lui aussi un temps, ambassadeur de France en Espagne.
Les deux personnages étaient-ils liés ? Probable, mais je n’ai pas été cherché jusque-là !

Je ne savais donc pas trop, par où commencer mes recherches.
Internet allait me guider très rapidement sur l’ADMP (Association pour Défendre la Mémoire de Pétain). Cette dernière possède la maison natale à Cauchy à la Tour, et l’appartement à Vichy, et donc après avoir laissé un message au siège de l’association à Paris, son président m’a rappelé.

Ce dernier m’a indiqué bien connaître les lieux mais qu’il n’y avait aucune pièce de faïence (Plat, Lampe, ou autre) à l’intérieur.
Il m’indiqua cependant que lors de l’arrestation du Maréchal Pétain, tous ses biens furent saisis à Paris et à Vichy, jusqu’à son paquet de cigarettes !
Si on saisit un tel objet, on doit pouvoir saisir une pièce de faïence !
J’ai donc épluché les inventaires des Archives Nationales série W/3 de la Haute Cour de Justice et
série 2/AG des chefs de l’état français : Producteur « Pétain ».
J’y ai trouvé deux informations importantes qui corroboraient ce qui précède.

Série W/3 : En 1949, la BDIC (Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine) : recevait à titre de dépôt, 71 caisses de biens et cadeaux reçus ayant appartenu à l’Ex-Maréchal Pétain, condamné à la confiscation générale de ses biens, par la Haute Cour de Justice du 15/08/1945.

Série 2/AG : Source complémentaire : Le musée des deux guerres mondiales (BDIC) à l’Hôtel national des Invalides, conserve un millier de disques de discours, appels, déclarations diverses du Maréchal Pétain. En plus, l’administration des Domaines remit à ce musée, des meubles, cendriers, vases ayant appartenu au maréchal Pétain !

A ce jour, je n’ai reçu qu’une réponse laconique de la BIDC : « Nous n’avons pas trouvé trace d’une pièce de faïence dans l’inventaire des 71 caisses ! »
Est-ce que ces 71 caisses restèrent en l’état au moment de leur reversement à la BIDC, avec pour seul inventaire le bordereau de remise des Domaines ? A force de fréquenter les centres d’archives, j’ai souvent constaté qu’il y a un « monde » entre l’inventaire et la réalité…
Ont-elles été ouvertes, triées et dûment inventoriées par cette dernière en 1949 ? Eu égard à la période et à ce que représentait alors le nom de Pétain, je reste dubitatif…

LA PRINCESSE AUX YEUX TRISTES !

Même si ce fût son surnom, je vais clore ce chapitre des cadeaux protocolaires, sur une note plus « enjouée » : La Reine Soraya !
Je n’ai jamais entendu ce nom dans la tradition orale de ma famille, ni même dans un article de presse.
J’ai vite su que je ne trouverais pas de pièce, car après son divorce retentissant d’avec le Shah d’Iran, sa vie fût une errance (certes dorée !) entre différents pays. Elle ne s’installa à Paris qu’à la fin des années 70.
Je voulais juste raconter comment j’appris, qu’une soupière de chez Masse Frères, avait été décorée pour cette personnalité.

J’ai rappelé une personne qui avait fait passer un message au musée de la céramique de Desvres, indiquant qu’elle désirait me parler.
Cette personne voulait juste me dire, que début des années 60, à l’âge de 14 ans, elle avait été apprentie quelques temps dans l’atelier de mon grand-père.
Elle me dit à quel point, ce dernier lui avait laissé un très bon souvenir. Qu’à l’époque, ce n’était pas tous les jours facile pour les apprentis, mais que lui, prenait toujours leur défense et bien qu’exigeant, était une sorte de « protecteur ».
Elle se souvenait aussi que mon grand-père fumait beaucoup trop (Et oui, il en est mort peu de temps après !), mais qu’à sa demande elle allait lui acheter à la mi journée, ses paquets de cigarettes sur la place du marché…

Cela me fît sourire bien entendu, car tout cela était dit en patois avec des mots simples. Mais qu’une personne, plus de 50 ans après, tienne absolument à me le dire, m’a fait chaud au cœur ! Cela en dit long sur le souvenir que mon grand père a laissé pour toute une génération d’apprentis !
Bien sûr, je lui demandais si des anecdotes précises lui revenaient à l’esprit. Et c’est ainsi que j’appris l’exécution par mon grand-père, d’une soupière en Strasbourg, au profit de la Reine Soraya et ce, début des années 60.

Avant de continuer, je voulais faire un aparté sur les conditions salariales en ces années 50.

Les horaires de la faïencerie Masse étaient les suivants :

Du lundi au Vendredi : 8H00 à 12H00 et 13H30 à 18H00
Samedi : 8H00 à 12H00

En 1955, ma mère en tant qu’apprentie, percevait mensuellement, la somme de 2.000 anciens francs (versés en 4 fois, chaque fin de semaine) soit en équivalent pouvoir d’achat d’aujourd’hui, environ 42 eur/mois.

En 1963, Mon grand père a perçu le dernier mois ou il a travaillé à l’âge de 60 ans, et 45 ans de métier, la somme de 740 nouveaux francs. Compte tenu de l’érosion monétaire, l’équivalent de 1.050 € actuels. Pour information, le salaire moyen français en 1963 représentait un équivalent de 1.310 €.
Je suis bien conscient que les années 50 furent difficiles pour une grande partie de la population et pas uniquement pour mon grand-père.

J’ai toujours entendu par ma mère que mon grand-père ne s’attaquait que très rarement le lundi, à des pièces complexes.
Pourquoi ? Parce qu’il avait la « tremblote » !
Pourquoi ? Parce que le dimanche, il allait souvent bêcher en plus de son jardin, le lopin de terre qui lui avait été alloué par la faïencerie Masse : les fameux jardins ouvriers (qui se situaient entre l’ex faïencerie Masse et la nouvelle partie du cimetière).

Sur ce document (issu des archives de la faïencerie Masse sauvées par Mr Debette), vous pourrez aussi lire le nom de Baly. Cela devait être donc vrai aussi pour lui !

Mon grand-père pour arrondir ses fins de mois, peignait des tableaux pour des particuliers et parfois même des cafés ou restaurants (je pense qu’il y prenait un plus grand plaisir qu’au jardinage !). Encore un clin d’œil, pour la formation artistique reçue de Géo. Martel !

Ci-contre, une photo de la salle de danse du Faisan Doré, à Courset, chère à nombre de desvroises et desvrois…
Les tableaux tout autour de la salle avaient été peints par mon grand-père. Chaque tableau représentait une région de France.

Peu de sites parlent de cet aspect des choses. Quand on regarde une pièce de faïence, au verso, il n’y a pas qu’une marque ou qu’un n° de moule, mais il y a aussi et surtout, la vie d’hommes et de femmes : du dirigeant à l’apprenti.
J’en reviens encore à la maxime de Confucius : ce qui est vrai pour le dirigeant, l’est tout autant pour l’apprenti !
Je ne crois pas que mon grand-père aurait pu atteindre ce niveau, s’il n’avait pas été tout simplement heureux dans sa vie personnelle et professionnelle, même si les conditions financières laissaient peu de place à l’improvisation !

En 1958, pour récompenser toutes ces années (42 ans !), de travail passionné dans la décoration de faïences, il reçoit la fameuse médaille « Prud’homme » décernée par la Confédération Française des Industries Céramiques.